Lyhanna et les dragons
Le sort de Lyhanna n’est pas encore scellé. On l’espère de tout cœur. Quelle que soit l’issue, cette affaire suscite une émotion et soulève des questions légitimes sur notre justice.
En France, on ne touche pas aux enfants. L’émotion est forte. En France, la protection des enfants est un principe presque sacré. Les pédophiles infiltrés dans le périscolaire, Bétharram, les disparitions de l’Yonne, les maltraitances : ces affaires sont insupportables. Elles heurtent l’idée même d’égalité entre tous les enfants.
Cette émotion a déjà façonné le droit. La loi du 5 mars 2007 a réorganisé la protection de l’enfance. La loi du 7 février 2022 a renforcé la protection des mineurs victimes et allongé les délais de prescription des crimes sexuels sur mineurs. En 2024, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a demandé à la France de mieux coordonner ses acteurs sociaux et judiciaires.
Les institutions courent derrière la société. L’écart entre le principe et la réalité reste douloureux.
Ce drame aurait pu être évité
La justice manque peut-être de moyens pour traiter la dangerosité d’un dossier parmi des milliers. Délais pour changer de juridiction. Difficulté à hiérarchiser l’urgence. L’inflation des dossiers se traduit en des chiffres qui donnent le tournis. En 2023, plus de 150 000 informations préoccupantes ont été enregistrées par les CRIP. Les mesures de protection en cours se comptent par dizaines de milliers. Les délais de traitement varient de quelques semaines à plusieurs mois selon les territoires.
La parole se libère, et c’est tant mieux. Enseignants, médecins, travailleurs sociaux, familles osent parler. Mais cette parole nouvelle pèse sur un système déjà saturé.
Notons-le : le système fonctionne, même mal. Une plainte a été déposée. Elle a suivi son chemin, péniblement. Trop tard, peut-être. C’est ça, la tragédie. La procédure existe, elle est respectée. Mais saturée, l’institution est en retard sur les événements.
La mobilisation doit être collective. Magistrats du siège, procureurs, avocats, experts, éducateurs, monde carcéral : chacun est un rouage. Il faut sortir des réflexes corporatistes. Tous doivent réclamer ensemble les moyens de protéger et d’agir pour la société.
Ce drame aurait pu être évité
La justice est un dragon. Héritée du droit romain, notre justice est d’abord celle de l’ordre, de la loi écrite, de la sanction. Elle tranche des litiges. Elle applique un texte. Elle vit pour elle-même, immanente, aveugle et forte.
La Révolution a proclamé liberté, égalité, fraternité. Ces principes restent constitutionnels. Ils ne descendent pas toujours jusqu’au prétoire, surtout en matière de protection de l’enfance.
La justice donne une décision, pas toujours une réparation. Elle reconnaît un fait. Elle ne garantit pas la guérison : son objectif est moins le sort des faibles que l’application de la loi. Le plus faible devra chercher ailleurs de quoi se relever : accompagnement social, soutien psychologique, tissu associatif, travail de deuil.
Cette orientation conduit à des drames, parce qu’elle ne fait rien des signaux faibles qu’on n’a pas reliés. Dans les violences faites aux enfants comme aux femmes, les avocats voient toujours la même chose. Les signaux existaient. Ici un médecin de famille avait remarqué quelque chose. Là un instituteur avait vu un détail. Mais les institutions, à commencer par la justice, ne s’organisent pas pour relier ces signaux et prévenir le drame.
L’affaire Lyhanna entre dans ce cadre. Plusieurs faits, mis bout à bout, dessinaient une image inquiétante de celui qui est encore un suspect.
Ce drame aurait pu être évité
À chaque drame, on redécouvre la saturation des tribunaux, la protection défaillante des plus vulnérables.
La CIIVISE avait montré la voie avec un travail solide. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, créée en 2021, a recueilli des milliers de témoignages. Sous la présidence du juge Édouard Durand, elle a produit 82 recommandations concrètes, certaines législatives, d’autres sur les pratiques professionnelles.
Édouard Durand a été écarté de la présidence fin 2023 par le gouvernement de l’époque. Cette éviction a été déplorée bien au-delà des cercles militants. Les 82 recommandations, elles, attendent toujours leur pleine application : Repérer les signaux faibles, croire la parole de l’enfant, coordonner les acteurs. Tout était écrit.
Ce prochain drame qui aurait pu être évité
Une justice plus rapide, centrée sur la protection immédiate de l’enfant plutôt que sur le seul examen procédural. Des médias attentifs aux failles structurelles plus qu’au sensationnel. Une société qui comprenne que la lenteur de la justice est elle-même une violence faite aux plus fragiles.
Lyhanna, et tous les mineurs, méritent une justice qui soit acteur efficace de la vie quotidienne.
